SURTOURISME ALSACIEN

Marchés de Noël en Alsace ?

L’envers du décor vu par un guide-conférencier

Le guide-conférencier Daniel EHRET nous relate trois situations professionnelles vécues en Alsace au mois de décembre 2022.
Ce qu’il nous raconte peut se concevoir comme une invitation à réfléchir aux conséquences du surtourisme d’une manière générale.
Il entend également alerter les pratiquants du voyage organisé, mais aussi tous ceux qui de manière plutôt familiale pourraient se laisser séduire à leur tour par la vogue des marchés de Noël alsaciens.
Ces acteurs du tourisme n'ont le plus souvent qu’une idée approximative de l’ampleur insoutenable d’un phénomène qu’on leur a martelé à coup de formules lénifiantes, du genre « magie de Noël » ou « illuminations enchanteresses ».
Ils méconnaissent les aspects les plus délétères d’un déferlement qui fait fureur depuis quatre décennies et que les habitants des villes ou villages concernés ont à endurer durant quatre ou cinq semaines chaque année.
Les décideurs, publics ou privés, invoquent de discutables retombées économiques qui devraient faire l’objet d’un débat de fond.

Chapitre 1 - 9 décembre 2022 

L’assaut des toilettes 

Les prévisionnistes de la météo prévoyaient pour le deuxième week-end de décembre un temps plutôt froid et neigeux en Alsace. Les observateurs des mouvements touristiques annonçaient pour cette période un pic d’affluence peut-être sans précédent. Et, en effet, l’hiver s’abattit assez brutalement, avec dix jours d’avance.

J’étais missionné pour guider un groupe d’une vingtaine de personnes durant une pleine après-midi. Deux villages alsaciens étaient à leur programme. D’abord Eguisheim, qui s’enorgueillit d’avoir été le premier à connaître une distinction télévisuelle imaginée par l’ineffable Stéphane Bern. Elle est aussi le titre de son émission de télé, devenue trop fameuse à mon goût. Je vous parle ici, vous l’aurez compris peut-être, du « village préféré des Français ». 

Donc Eguisheim. C’est un vendredi après-midi et, me dis-je, ce ne sera quand même pas la foule des samedis et dimanches… Eh ! ben si, ma parole ! Mais cela reste acceptable, au premier abord. Eguisheim est une petite ville fortifiée dont l’origine remonte au XIIIe s. et qui se flatte d’être la cité natale du pape Léon IX, un réformateur avant la lettre, dont le pontificat s’est achevé en 1054 avec la Grand Schisme d’Orient : rupture entre l’Eglise de Rome et celle de Byzance. Cette pittoresque cité présente la particularité d’une double enceinte concentrique. On peut donc la parcourir de manière circulaire en empruntant des ruelles étroites, bordées de petites maisons à pans de bois. La foule y est dense, mais, qu’on se rassure, il se trouve parfois jusqu’à plusieurs mètres d’espacement entre deux gros paquets d’humanoïdes !

La visite guidée se déroule néanmoins dans des conditions difficiles, avec de temps à autre des gens qui s’agrègent à mon groupe, m’écoutent puis me remercient de ne pas les avoir expulsés, comme le font, me disent-ils, la plupart de mes confrères ou sœurs. De retour au bus, mes auditeurs me témoignent leur satisfaction : j’ai su déjouer les multiples obstacles d’une affluence exceptionnelle. A l’intérieur, je les préviens au micro que la deuxième destination va sans doute être beaucoup plus malaisée, car il s’agit de Riquewihr, le plus visité des 172 « plus beaux villages de France » : environ 2 millions de visiteurs par an, dont 400 000 durant le seul mois de décembre ! J’ajoute à l’intention de mes auditeurs que je n’avais jamais vu à Eguisheim une foule aussi compacte un vendredi de décembre.

L’approche de Riquewihr est inquiétante : je vois des bus au ralenti devant nous, le chauffeur me signale qu’« il y en a une ribambelle derrière » et en plus il se met à neiger ! La dépose de mes passagers nécessite une petite attente, car il est saturé le « sas », cet espace ménagé entre deux rangées de barrières métalliques où l’on parque momentanément les autocars le temps pour les passagers d’en descendre. Je n’envisage pas d’emmener mon groupe à travers le principal marché de Noël, installé sur une esplanade plantée de tilleuls et que domine l’imposante façade Renaissance du château des Wurtemberg-Montbéliard : impossible de circuler à travers un tel conglomérat de gens ! Ce que l’on donne à voir ici, et rares sont ceux qui le réalisent, ressemble furieusement à la bimbeloterie qu’on peut acheter beaucoup moins cher dans n’importe quelle « foir’fouille » de l’hexagone. 

J’évite aussi, dans un premier temps, la rue principale, qui comme presque toutes les « rues Principales » d’Alsace s’appelle « rue du Général de Gaulle ». Les rues latérales ou perpendiculaires fourmillent de belles choses, mais personne n'y va parce qu’on n’y trouve aucun commerce. Une fois terminée cette exploration sommaire (compte tenu des circonstances défavorables), le groupe qui a bien réagi à mon humour, et ce dès l’accueil, m’applaudit chaleureusement. Il leur reste une demi-heure pour du « temps libre ». Cette liberté va consister à ne pas se laisser bousculer, à éviter les bouchons humains, à rechercher des toilettes. Il n’y a que trois possibilités, toutes trois prises d’assaut, et toutes trois dans l’état que l’on peut deviner après le passage des quelque 10 000 personnes ayant depuis le matin, avec plus ou moins de succès, tenté de les honorer.

Disciplinés et peut-être résignés aussi, les passagers retrouvent leur bus à l’heure dite. Mais l’accompagnatrice (tiens, pour une fois, il y en a une, d’habitude c’est au chauffeur ou au guide d’en tenir lieu !) me signale immédiatement qu’il manque un couple de personnes âgées. Inquiétude nouvelle, car il faut être de retour à 18 h au lieu d’embarquement d’un bateau effectuant des croisières fluviales, sur le Rhin ou des canaux navigables. L’accompagnatrice n’arrive pas à joindre ce couple par téléphone. Il y a parfois des problèmes de réseau quand la foule est trop grande et que les portables sont brandis à tour de bras et à tire-larigot pour n’importe quoi. Lorsqu’elle parvient enfin à entendre la voix du monsieur de ce couple, c’est pour s’entendre dire que son épouse n’a pas pu se retenir après plus d’un quart d’heure d’attente devant des toilettes et que c’était probablement une gastroentérite !

Imaginez un peu le tableau, la détresse et l’humiliation de ces personnes, qui ont été admises à se réfugier dans les toilettes privées du personnel de l’Office de Tourisme. L’accompagnatrice, une très gentille jeune femme originaire de Tahiti, s’est admirablement dévouée pour aider la vieille dame dans sa toilette intime. Je garde en mémoire le regard fuyant de cette malheureuse et la consternation visible de son mari, au moment où ils sont remontés dans le bus…

Le surtourisme, c’est aussi une mise en évidence des lacunes énormes en matière d’équipements sanitaires, carence inadmissible que ne semblent pas chercher à combler les pouvoirs publics du pays le plus touristique du monde : pauvre France !

Daniel EHRET

Ecrivain, ancien président du Centre Antibruit d’Alsace

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